« Un étudiant, un ordinateur » : LES AUDITIONS PARLEMENTAIRES SENEGALAIS REVELENT DES MANQUEMENTS INEXPIABLES
La Commission d'enquête parlementaire procède à des auditions des responsables du Programme « Un étudiant, un ordinateur ». Le caractère public de ces auditions, une première, permet une appropriation en temps réel d'informations de première main sur la gestion de ce programme évalué à soixante-quinze milliards (75 000 000 000) de francs Cfa.
© Photo d'illustrationDans le contexte de morosité économique qui caractérise le Sénégal, la mise au ban de la société de responsables de la gestion antérieure est très suivie au pays de la Téranga. Premiers au chapitre de la reddition des comptes fortement réclamée par les populations en proie aux affres de l'inflation, les responsables du Programme « Un étudiant, un ordinateur » du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et de l'Innovation (Mesri) d'un montant de 75 milliards de francs Cfa.
Un programme fantôme !
Le premier constat à l'écoute des auditions, c'est que le programme « Un étudiant, un ordinateur », initié en 2017 sous le Président Macky Sall, s'est déroulé sous le nez et à la barbe des principaux responsables du Mesri même.
A en croire les différents responsables qui ont défilé devant la commission d'enquête depuis lundi, seul le Directeur du Financement des Etablissements de l'Enseignement supérieur (Dfees), et son ministre très certainement, étaient au parfum des marchés.
Le Directeur de l'Administration générale et de l'Equipement (Dage) du ministère, en charge de la préparation, de la coordination et de l'exécution du budget, au principe donc au début et à la fin de tout ce qui s'y fait, Saliou Abdoulaye Ngom, en poste depuis septembre 2025, dit tout ignorer du programme « Un étudiant, un ordinateur ».
A la question des députés de savoir comment cela est-il possible, le Dage argue ce qu'il appelle « un cloisonnement » des départements du Mesri qui serait ainsi tout sauf une tour de verre. Ndèye Sine Diop, ancienne Coordonnatrice de la Cellule de Passation des Marchés du Mesri, embouche la même trompette que le Dage : « ni vu, ni connu ! » Elle n'a aucune idée dudit programme...
Une kyrielle de comptes bancaires sans traçabilité
L'audition de Baba Ndiaye, mercredi, est certainement la plus ébouriffante de toutes. Baba Ndiaye a té nommé gestionnaire de comptes du programme « Un étudiant, un ordinateur » le 02 février 2019 en remplacement d'un certain M. Diakhoumpa, qui n'aura fait que trois (3) petits mois à ce poste. Diakhoumpa, tout comme le Dage Ngom, a tenu au secret des 12 comptes du programme et ne gérait que le compte de dépôt du Trésor.
Son passage éphémère de poste de dépense s'explique certainement par le fait qu'il n'avait pas les codes des initiés. Il se fait donc remplacer au pied levé par Baba Ndiaye, sans passation de service pour un poste aussi stratégique, en se contentant de lui donner des « documents ». Baba Ndiaye ne semble guère s'en émouvoir outre mesure et jure n'avoir reçu aucun document de son prédécesseur et ne pas en avoir demandé aussi.
Et quand il lui a été demandé comment expliquer que ce dernier n'ait pas été mis au parfum des 12 comptes, il répond béatement que c'est un choix du directeur financier qui est seul juge du choix de ses collaborateurs dans le ministère.
Il a bien fallu mettre de l'ordre dans ce bazar et l'Autorité de Régulation de la Commande publique (Arcop) a été saisie le 15 septembre 2025, soit huit (8) années après le démarrage du programme « Un étudiant, un ordinateur », pour mettre fin à la saignée financière. Naturellement, son constat a été sans appel : « marchés frappés d'irrégularités », écrit-elle dans son rapport rendu en janvier 2026.
Fournitures parfois absentes ou défectueuses
Dans cette foire, il ne faut point s'attendre à ce que les étudiants sénégalais bénéficient d'ordinateurs dernier cri, la brocanterie peut faire l'affaire quand la livraison est nécessaire. Ainsi dès le premier jour d'audition, il est apparu que plus de huit cents (800) ordinateurs payés et livrés étaient défectueux.
Le marché de 2000 ordinateurs avec Oumou Group, dont l'une des rares mentions est un bon de livraison daté de 2023, n'a jamais été exécuté : jusqu'à ce jour, pas l'ombre d'un ordinateur.
L'audition de Mamadou Sow, agent du programme, révèle que ledit bon de livraison est parvenu au Mesri par le biais du chauffeur du directeur d'alors, Dr Aboubacry Niane, le 11 novembre 2024, soit, donc, plusieurs mois après l'alternance politique du 24 mars 2024. Le bon de livraison avait la particularité de ne pas être daté et l'agent avait aussi reçu injonction de le dater et de le signer.
Ce qu'il aurait fait, en prenant soin de filmer : « J'ai tout signé et j'ai tout filmé en présence de mon collègue Wade et du chauffeur ». Ouf, l'honneur est sauf ! Un fournisseur du programme, Directeur général de Computer Land, visiblement mal à l'aise lors de son audition ce jeudi, qui se plaint de n'avoir pas été payé après la publication du rapport de l'Arcop, tout en reconnaissant que « le contrat n'a pas été passé par les procédures habituelles de la Dcmp (Direction centrale des Marchés publics, Ndlr) », résume bien la situation, qui rappelle le temps des cavernes : « y a pas d'écrit ! ».
N'en jetons plus ! Le programme « Un étudiant, un ordinateur », objet de plus de 48 milliards (48 000 000 000) d'engagements à ce jour et démarré en 2017, est un programme fantôme. Mme Penda Bâ, ancienne Dfees, entrée en fonction en juillet 2025, la première personne à être auditionnée par la commission d'enquête, a révélé avoir trouvé sur place une commande de vingt mille (20 000) ordinateurs, mais aucune trace de contrats y afférant.
Au total, pas de passation de marchés, pas de comptabilité matières et pas d'archives... Les différents ministres qui se succédé au Mesri, Mary Teuw Niane (2017-2019), Cheikh Oumar Hann (2019-2024), Abdourahmane Diouf (2024-2025), Daouda Ngom (juillet 2025-mai 2026) pourraient valablement éclairer la lanterne du peuple sur ce fameux programme « Un étudiant, un ordinateur » !
Babacar GUEYE



