Le mouvement rastafari en Afrique : ENTRE ICONES CULTURELLES ET PARIAS ADMINISTRATIFS
C'est l'un des plus grands paradoxes du continent. Alors que l'Afrique vibre au son du reggae et érige ses stars rasta en héros nationaux, la communauté rastafarienne, elle, reste coincée dans un angle mort juridique et social.
© L'UNESCO a classé le reggae au patrimoine immatériel de l'humanité.Le rejet, le 15 juillet dernier, par la Haute Cour du Kenya de la demande de la Rastafari Society of Kenya d'utiliser le cannabis à des fins rituelles vient de rappeler brutalement cette réalité : sous les dreadlocks et le panafricanisme affiché, la marginalisation reste la règle. Un siècle après sa naissance en Jamaïque, le mouvement est toléré sur scène, mais invisible dans les textes de loi.
Le verdict du Kenya ou le reflet du statu quo
En déboutant les rastafariens kényans, le juge Bahati Mwamuye a résumé toute l'ambiguïté étatique face au mouvement. D'un côté, la justice reconnaît que le rastafarisme est une religion protégée par la Constitution, une victoire arrachée dès 2019 lorsqu'une école avait été condamnée pour avoir exclu une élève portant des dreadlocks. De l'autre, elle refuse d'autoriser l'usage spirituel du cannabis, estimant que cette pratique n'est pas "assez centrale" pour justifier une exemption à la loi pénale.
Ce patchwork juridique se décline sur tout le continent, où les avancées se font uniquement au cas par cas, devant les tribunaux, et jamais par choix politique des États :
- Au Malawi : Les dreadlocks ont été autorisées à l'école publique en 2020 après une longue bataille judiciaire, mais sans un mot sur l'herbe sacrée.
- En Éthiopie : Terre promise originelle à Shashamane, les rastas de la diaspora y ont vécu sans papiers ni nationalité pendant près de 70 ans. Ce n'est qu'en 2017 que le pouvoir a commencé à leur octroyer un statut de résident.
- En Afrique du Sud : C'est la seule véritable exception. Le mouvement y est si puissant et intégré que l'usage du cannabis y est légal et que même certains policiers arborent fièrement des dreadlocks.
Un quotidien de discriminations et de chasses gardées
Derrière le folklore commercialisé, le quotidien des rastas africains est jalonné de discriminations. Qu'il s'agisse d'accès à l'emploi en Guinée, où couper ses dreadlocks a longtemps été un prérequis à l'embauche, ou de stigmatisation dans les manuels scolaires au Togo, le rejet est culturel.
En Côte d'Ivoire, cette marginalisation a parfois pris des tournures physiques. On se rappelle la destruction au bulldozer, en juillet 2012, du célèbre village rasta de Port-Bouët à Abidjan, un espace culturel et de vie historique rasé sur fond de litiges fonciers jamais résolus. Aujourd'hui encore, les fidèles ivoiriens dénoncent régulièrement le harcèlement et les amalgames faciles de la part des forces de l'ordre, assimilant trop souvent leur style de vie à de la délinquance.
Le mirage du reggae business
Le grand drame du mouvement rastafari réside dans son immense succès musical, qui sert de cache-misère à sa détresse sociale. L'UNESCO a classé le reggae au patrimoine immatériel de l'humanité, et des figures comme Alpha Blondy, Tiken Jah Fakoly ou Lucky Dube sont adulées au sommet de l'État. Mais cette gloire s'arrête aux portes des loges de concert. Hors de la scène, le rasta redevient un marginal aux yeux de l'administration, privé de reconnaissance religieuse et de droits fonciers. Une hypocrisie flagrante pour une philosophie qui prône pourtant le retour à la "Terre Mère" africaine et la résistance à l'oppression. Une fracture sociale et culturelle majeure, à décrypter sur DDTv.
N'Kwam



